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Et si le principal obstacle à la valorisation des compétences dans l’espace UEMOA n’était pas le manque de talents, mais le poids d’un héritage linguistique ? Dans cette tribune, Dr Djiby NDAO, enseignant à l’UCAD, interroge la place accordée à la langue française dans les critères d’évaluation des individus. Il plaide pour une rupture avec le complexe linguistique hérité de la colonisation et appelle à recentrer les politiques publiques sur les compétences, l’innovation et les résultats, tout en promouvant un modèle linguistique plus équilibré entre langues nationales et langues internationales.
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Le complexe de la langue française dans les pays membres de l’UEMOA : un frein au développement
Par Dr Djiby NDAO enseignant à l’UCAD
Depuis les indépendances, plusieurs pays membres de l’UEMOA, notamment le Sénégal, continuent d’accorder une importance disproportionnée à la maîtrise de la langue française dans l’accès aux responsabilités administratives, académiques et professionnelles. Cette situation entretient un complexe linguistique qui constitue un obstacle à la valorisation des compétences et, dans une certaine mesure, au développement économique et social.
Il est essentiel de rappeler une distinction fondamentale : une langue est un moyen de communication, tandis qu’une compétence est la capacité à résoudre un problème, produire un résultat ou exercer efficacement une fonction. La maîtrise d’une langue peut faciliter l’expression d’une compétence, mais elle ne crée pas cette compétence.
Un ingénieur compétent reste un excellent ingénieur, qu’il s’exprime en wolof, en peul, en sérère, en anglais, en chinois ou en français. De même, un médecin capable de sauver des vies, un économiste qui maîtrise les politiques publiques ou un agronome qui améliore les rendements agricoles ne deviennent pas moins compétents parce qu’ils commettent quelques erreurs de grammaire ou de conjugaison en français.
Assimiler la qualité de la langue à la qualité de l’intelligence est une erreur d’appréciation. Une faute de français ne traduit ni un déficit intellectuel ni une insuffisance professionnelle. Elle révèle simplement une maîtrise imparfaite d’un code linguistique. De la même manière, une personne peut parler un français irréprochable sans posséder les connaissances techniques, scientifiques ou managériales nécessaires pour exercer efficacement une responsabilité.
Dans de nombreux pays développés, les citoyens sont formés, innovent et produisent des connaissances dans leur langue nationale. Le Japon utilise le japonais, la Corée du Sud le coréen, la Chine le mandarin, l’Allemagne l’allemand et l’Italie l’italien. Ces pays enseignent également des langues internationales afin de communiquer avec le reste du monde, mais ils ne conditionnent pas la reconnaissance des compétences à la perfection dans une langue étrangère.
Le véritable enjeu n’est donc pas d’abandonner le français. Le français demeure une langue internationale utile pour la coopération, la diplomatie, les échanges universitaires et les relations économiques. L’objectif devrait plutôt être de mettre fin à une hiérarchie implicite qui conduit parfois à privilégier la forme sur le fond.
Cette réalité produit plusieurs conséquences :
* des experts hésitent à prendre la parole par peur d’être jugés sur leur français plutôt que sur leurs idées ;
* des talents restent sous-exploités parce qu’ils ne maîtrisent pas suffisamment le français académique ;
* les langues nationales, pourtant parlées par la majorité des citoyens, sont insuffisamment mobilisées dans la diffusion du savoir et des politiques publiques ;
* les débats se concentrent parfois davantage sur les fautes de langue que sur la pertinence des arguments.
Le développement d’un pays repose avant tout sur la qualité de son capital humain, de sa recherche, de son innovation, de sa gouvernance et de ses institutions. La langue n’est qu’un vecteur permettant de transmettre ces connaissances.
Il est donc souhaitable de promouvoir un modèle linguistique équilibré : renforcer les langues nationales dans l’éducation, l’administration et la communication publique, tout en maintenant l’apprentissage du français et d’autres langues internationales comme l’anglais afin d’accroître l’ouverture sur le monde.
Le véritable critère d’évaluation devrait être la compétence, la créativité, l’intégrité, la capacité d’analyse et les résultats obtenus, plutôt que l’absence de fautes dans une langue donnée.
Le développement ne se construit pas sur la perfection linguistique, mais sur la valorisation des talents, des connaissances et des compétences. Une erreur en français ne signifie pas un manque de compétence ; elle signifie simplement qu’une personne n’a pas une maîtrise parfaite de cette langue. Réduire la valeur d’un individu à sa maîtrise du français revient à confondre le moyen avec la finalité.
Le moment est venu de dépasser ce complexe linguistique hérité de notre histoire et de bâtir une société où chaque citoyen est évalué d’abord sur ce qu’il sait faire, et non uniquement sur la manière dont il s’exprime dans une langue héritée de la colonisation.
Dr Djiby NDAO






























