L’arrivée annoncée de Starlink au Sénégal est souvent présentée comme une avancée technologique incontournable. Les discours mettent en avant la modernité, l’extension de la couverture et le rattrapage numérique. Pourtant, le débat est mal posé. Le véritable enjeu n’est pas Starlink en tant que technologie, mais bien l’État sénégalais et sa capacité réelle à réguler le secteur numérique.
Cette contribution s’inscrit dans le prolongement des nombreuses interpellations de citoyens. Elle s’exprime à la fois à partir de mon expérience d’ancien président du Fonds de développement du service universel des télécommunications, fonction exercée brièvement avant mon engagement à l’Assemblée nationale comme député en charge des questions numériques, et de mon parcours d’expert et de passionné du numérique.
L’analyse est volontairement centrée sur deux institutions clés du dispositif national : l’Autorité de régulation des télécommunications et des postes et le Fonds de développement du service universel des télécommunications. Le constat est simple et préoccupant. Le Sénégal a volontairement affaibli ses propres instruments de régulation, avant de feindre la surprise face aux conséquences de l’arrivée de nouveaux acteurs.
Aujourd’hui, l’ARTP dispose d’un cadre juridique solide, mais elle est matériellement affaiblie. Sa principale ressource, la taxe de régulation, a été diluée dans une contribution globale, le CST. Dans les faits, on exige de l’ARTP qu’elle régule, contrôle, audite et arbitre un secteur stratégique sans lui fournir les moyens financiers et techniques nécessaires. Il ne s’agit pas d’une maladresse administrative, mais bien d’un choix politique, hérité d’un rapport de force sous le régime de Macky Sall, dont les effets persistent près de dix-neuf mois après.
Ce constat n’est ni une opinion personnelle ni une spéculation. Il a été exposé de manière formelle devant la représentation nationale, notamment lors de l’atelier organisé par l’ARTP les 2 et 3 février 2026 avec la commission chargée des affaires numériques. Il est largement connu, même si peu osent l’exprimer publiquement. Le Sénégal se retrouve ainsi avec une autorité de régulation privée de ses leviers essentiels, réduite à n’exercer son autorité que sur ses propres textes.
Le même raisonnement s’applique au Fonds de développement du service universel. Le FDSUT n’est pas un simple compte financier destiné à combler les zones blanches laissées par les opérateurs pour des raisons de rentabilité. Il est historiquement, techniquement et stratégiquement lié à la régulation. Le dissocier de l’ARTP, puis le priver à son tour de ressources propres en l’intégrant au CST, revient à créer un système incohérent. On aboutit à une régulation sans moyens, à un fonds sans pilotage technique fort et à une politique d’inclusion numérique vidée de sa substance.
Avant même d’évoquer l’arrivée de nouveaux opérateurs, il est impératif de regarder la réalité en face. Le Sénégal ne maîtrise pas aujourd’hui l’audit complet de son économie numérique. Le fonctionnement repose largement sur un régime déclaratif. Or, dans plusieurs segments stratégiques, les écarts entre les déclarations et les flux réels sont connus, notamment en ce qui concerne les appels internationaux entrants, les flux de données, les plateformes numériques, la monétisation des contenus et les services transfrontaliers. L’État ne dispose ni de l’outillage technique adéquat ni des ressources financières suffisantes pour exercer un contrôle rigoureux.
Dans ce contexte, autoriser un opérateur satellitaire mondial dont les données peuvent ne jamais transiter par le territoire national, dont les flux échappent aux mécanismes classiques de contrôle et dont l’infrastructure est totalement externalisée n’est pas un acte neutre. C’est accepter par avance une perte supplémentaire de capacité de contrôle. C’est institutionnaliser l’opacité, fragiliser davantage la souveraineté numérique et exposer les opérateurs locaux à une concurrence asymétrique, avec à terme des risques pour l’emploi et l’investissement national.
Ce débat n’est ni idéologique ni technophobe. Il est fondamentalement institutionnel. Un État qui peine déjà à auditer ce qui transite par la fibre peut-il sérieusement prétendre contrôler ce qui passe par le satellite ? Avant toute autorisation de cette ampleur, l’État aurait dû commencer par se donner les moyens de ses ambitions. Cela implique de restaurer les ressources propres de l’ARTP, de réarticuler clairement le FDSUT avec la régulation et de mettre en place une assistance à maîtrise d’ouvrage indépendante, capable d’auditer l’existant et d’accompagner l’accueil d’un opérateur de ce type. Cela suppose également d’imposer des obligations fortes en matière de présence locale, d’emplois et de contribution effective au service universel.
Autoriser sans contrôler ne relève pas de la modernisation. C’est un renoncement partiel à l’autorité de l’État. Le véritable débat n’est donc pas Starlink, mais la capacité du Sénégal à rester maître de ses choix dans le numérique. Tant que l’ARTP restera affaiblie et que le service universel demeurera désarticulé de la régulation, chaque nouvelle autorisation ne fera que révéler un peu plus les failles structurelles du système.
Avant d’ouvrir le ciel numérique, il serait responsable de consolider les fondations au sol.









































