RÉGIS HOUNKPÈ, ENSEIGNANT EN GÉOPOLITIQUE ET ANALYSTE SENIOR

Samedi 14 & Dimanche 15 février 2026

Alors que la candidature de Macky Sall au poste de Secrétaire général des Nations Unies doit être examinée lors du 39e sommet de l’Union africaine, le débat dépasse largement le cadre diplomatique classique. Pour Régis Hounkpè, enseignant en géopolitique et analyste senior, cette ambition s’inscrit dans une recomposition profonde des équilibres internationaux, à l’heure où l’Afrique cherche à accroître son influence dans la gouvernance mondiale.

 

Mais une inconnue majeure subsiste : le soutien officiel de Dakar, encore peu explicite, constitue un paramètre stratégique déterminant, capable d’influencer les dynamiques continentales comme les rapports avec les grandes puissances.

 

« Les équilibres ne suffiront pas »

 

Interrogé sur le réalisme de cette candidature dans le contexte diplomatique actuel, Régis Hounkpè invite à la prudence.

 

Selon lui, les enjeux du moment ne se limitent pas à l’élection d’un candidat africain ou issu du Sud. La crise du multilatéralisme, les tensions géopolitiques croissantes et la fragmentation des alliances internationales rendent l’équation plus complexe.

 

Il relativise également l’argument des équilibres régionaux, souvent avancé pour justifier l’alternance à la tête de l’ONU. Si ces équilibres devaient prévaloir, ils nécessiteraient l’appui explicite des grandes puissances. Or, dans les faits, la désignation du Secrétaire général relève davantage des rapports de force que d’un principe d’équité géographique.

 

Les critères réels d’élection

 

Diriger l’ONU exige, selon l’analyste, une stature exceptionnelle : compétence, expérience internationale, envergure diplomatique et capacité à incarner l’intérêt général mondial.

 

Mais au-delà des qualités personnelles, un principe demeure incontournable : aucun candidat ne peut se lancer sans le soutien affirmé de son pays. En ce sens, l’appui du président Bassirou Diomaye Faye et du Premier ministre Ousmane Sonko serait indispensable.

 

Sur le plan régional et international, la CEDEAO, l’Union africaine ainsi que le Conseil de sécurité des Nations unies seront des acteurs clés. Le droit de veto des cinq membres permanents continue, malgré les appels à la réforme, de structurer les décisions majeures.

 

Dans un contexte marqué par la guerre russo-ukrainienne, le conflit israélo-palestinien et les recompositions stratégiques mondiales, toutes les normes diplomatiques semblent plus flexibles que jamais.

 

Une stratégie en coulisses ?

 

L’absence d’annonce officielle pourrait relever d’une stratégie de communication prudente. Des discussions et négociations en coulisses permettraient d’évaluer la viabilité d’une candidature avant toute déclaration formelle.

 

Cependant, sans parrainage clair du Sénégal, toute ambition internationale reste fragilisée.

 

Quel signal pour l’Afrique ?

 

Une candidature africaine à la tête de l’ONU serait perçue comme un événement fédérateur. Le continent a déjà dirigé l’institution avec l’Égyptien Boutros Boutros-Ghali et le Ghanéen Kofi Annan.

 

Mais qu’en a réellement retiré l’Afrique ? Pour Régis Hounkpè, les bénéfices sont à la fois symboliques et diplomatiques. Si une telle élection pourrait renforcer la visibilité du continent, elle ne transformerait pas mécaniquement les rapports de force globaux.

 

Consensus africain ou divisions régionales ?

 

L’analyste rappelle que l’Afrique, malgré les discours panafricanistes, demeure traversée par des divergences stratégiques. En Afrique de l’Ouest, les tensions régionales compliquent déjà la recherche d’une position commune.

 

Au sein même de l’Union africaine, d’autres candidatures pourraient émerger. Avant de convaincre la scène internationale, un consensus interne sera indispensable.

 

 

Un impact sur l’image du Sénégal

 

Le Sénégal bénéficie d’une réputation de stabilité politique et d’engagement en faveur de la paix et de la sécurité. Cette crédibilité constitue un atout pour toute ambition internationale portée par l’un de ses anciens dirigeants.

 

Toutefois, si le soutien de Dakar est important, incontournable et indispensable, il ne sera pas suffisant face aux jeux d’influence mondiaux.

 

 

Répercussions internes possibles

 

Une telle candidature pourrait avoir des effets sur la scène politique nationale. Elle raviverait potentiellement les rivalités entre majorité et opposition et constituerait un test de maturité démocratique.

 

Réseau international et atouts thématiques

 

Macky Sall dispose d’un carnet d’adresses international solide, fruit de ses années à la tête de l’État. Mais la décision finale dépendra moins de ses relations personnelles que des intérêts stratégiques des grandes puissances.

 

Son engagement en faveur du climat et de la justice économique internationale constitue néanmoins un atout. Ces positions renforcent sa crédibilité sur des dossiers centraux pour l’agenda mondial.

 

Cependant, la concurrence s’annonce sérieuse. L’ancienne présidente chilienne Michelle Bachelet, également ancienne Haute-Commissaire aux droits de l’homme, pourrait représenter un défi majeur.

 

 

Le poids du lobbying

 

Le lobbying des grandes puissances sera déterminant dans cette bataille diplomatique, sans être à lui seul décisif. Tout dépendra de la capacité du candidat à fédérer au-delà des clivages traditionnels et à incarner une vision rassembleuse.

 

Pour Régis Hounkpè, une chose est certaine : le soutien officiel de Dakar est un préalable stratégique. Mais dans l’arène onusienne, seule une convergence d’intérêts internationaux permettra de transformer l’ambition en victoire. Propos recueillis par Sophie Barro du journal L’Observateurs